Nous dédions cette page au Professeur René Krémer, cardiologue UCL, fils du Major Léon Krémer, Commandant en 1940 le Bataillon Motos Chasseurs ardennais, dont voici la courte et glorieuse histoire.
La photo de gauche montre Léon Krémer, tout jeune, en 1915, sur le front de l'Yser.

Autant savoir...
1. Vous trouverez dans ces quelques lignes le récit de plusieurs incidents où les rapports entre nos officiers et ceux d'une armée venue en tant qu'alliée n'étaient pas des plus cordiaux. Le Major Krémer fut notamment tenu en joue assez longuement parcequ'il prétendait rester le maître de son quartier à La Roche. De Fabribeckers (La Campagne de l'Armée belge en 1940, Rossel Bruxelles-Paris 1978) explique à ce sujet que ce comportement étrange allié"est dû, en partie, à un vieux préjugé qui estime la valeur personnelle des militaires proportionnelle aux effectifs des armées auxquelles ils appartiennent. Cette erreur est entretenue dans beaucoup de grandes nations par un chauvinisme qui attribue leurs victoires passées, non à leur supériorité numérique, mais uniquement à des qualités exceptionnelles qu'elles se décernent gratuitement."
Nous accepterons volontiers cette explication - que nous avons personnellement pu vérifier en de longues années de service en milieu international.

2. Que le lecteur ne prenne pas ceci pour de l'Histoire avec un grand H. Notre seul but est de familiariser les fidèles de notre site avec un bataillon très spécial de Chasseurs ardennais, qui fut employé très spécialement, dans des circonstances, vraiment spéciales!

Introduction


Depuis un certain temps, l'EMG envisageait la création d'une unité légère et mobile, à employer à un échelon élevé, afin de colmater des brèches dans le dispositif défensif ou pour occuper des positions de blocage en profondeur.

La décision fut prise à la fin de 1939: un bataillon de motocyclistes serait formé de toute urgence.

A la caserne de la Place Dailly à Bruxelles, le 6 décembre, le Cdt BEM Flébus en prit le commandement.

A gauche, une moto "side-car" de 1940 et un membre du Batailon Motos ChA; reconstitution en 2005! La moto est authentique.



Photo des officiers du Bataillon, autour de leur Chef de l'époque, le Cdt Flébus, prise dans la caserne "Dailly" à Bruxelles entre le 6 décembre 1939 et le 8 février 1940, cette date étant celle de la reprise du Bataillon par le Cdt, futur Major, Léon Krémer.
On y reconnaît de gauche à droite: Slt Evany, Slt Conrardy, Slt Leblanc, Lt Uselding, Abbé Cdt Reyntens, Lt Gerard, Cdt Flébus, Slt Gobier, Capt Faber, Slt Nivelle, Lt Renard.
Nous devons ce beau souvenir à M. Guy Leblanc, fils du troisième officier cité, et nous devons à son père, aujourd'hui décédé, l'identification des officiers. Seul le nom du Commandant de bataillon a été modifié par nous, après vérification avec le fils de feu le Colonel Hre Krémer.
Cette photo est à comparer avec celle qui montre beaucoup de ces officiers en captivité. (voir plus loin juste au-dessus du titre "Conclusion")


Le 8 février 1940, c'est donc le Cdt Léon Krémer, ancien du 10e de Ligne 14-18, puis Chasseur ardennais depuis 1933, qui reprend le bataillon. Il sera nommé major le 26 mars.

Des véhicules furent réquisitionnés dans la ville et les environs, tandis que de nouvelles motos étaient fournies par le dépôt de Gand, mais

l'essentiel du bataillon vient des 4, 5 et 6ChA.

Dès le 16, l'unité prend son organisation pied de guerre et reçoit l'ordre de déménager (déjà!) à Gembloux dans un quartier non destiné à abriter une telle formation!

Avant sa mise en place sur ses positions opérationnelles, le nouveau bataillon aura juste le temps d'exécuter deux grands exercices et de conduire une cérémonie officielle: le 10 mars, manœuvres avec la 2DChA, et le 20 avec la 2DCav; le 7 avril, il défile dans Gembloux pour la fête du Roi.

A droite, un "tricar" tel qu'en possédait le Bataillon Motos ChA en 1940. En vente aujourd'hui sur internet... et hors d'atteinte du budget de notre musée.

Ce même 7 avril, il passe aux ordres du Groupement "Keyaerts", du nom de son général commandant, puis quitte sa garnison le lendemain pour aller prendre position à La Roche en Ardenne.



"Orchestre" formé par le Bn Motos à La Roche

C'est là, qu'il va peaufiner ses positions, entre ce 8 avril et le 10 mai 1940, jour où il entra, avec tous les autres Chasseurs Ardennais, dans le deuxième conflit mondial, dont la première phase allait durer dix-huit jours.




Sceau du Corps, sur un titre de congé, inachevé!



Un ami regardait un jour d'un air pensif cette carte, établie jadis par le regretté André Bikar, montrant les routes de toutes les Grandes Unités de l'Armée belge entre le 10 et le 28 mai 1940. (ci-contre)

Comment, disait-il, face aux chocs qu'elle doit subir, à droite de l'Armée néerlandaise qui cesse les combats le 15 mai, se repliant, volens nolens, au rythme du vaste recul français de Sedan à Amiens du 14 au 21, comment donc votre Armée a-t-elle pu rester réunie: à la frontière, sur KW, sur l'Escaut, derrière la Lys enfin, où elle résiste quatre jours encore devant l'effort principal allemand, que l'ordre d'arrêt donné le 24 aux blindés qui se ruent sur Calais et Dunkerque a amené devant elle?

Cet hommage tout relatif me fit aussitôt penser à nos Chasseurs ardennais qui, dans cette campagne, traversèrent tout le pays, d'Arlon à Bruges, terminant leur odyssée par une ultime résistance qui infligea à l'ennemi ses plus lourdes pertes depuis le 10 mai!
Mais que dire alors de notre Bataillon Motos, unique dans son genre chez nous, de formation récente et accélérée, au matériel incomplet au départ et à l'état-major squelettique, qui, sous quinze commandements successifs - vous lisez bien - parcourut le pays dans tous les sens en véritable "Samu" du champ de bataille?

En voulez-vous la preuve? Voici la liste des seize commandements sous lesquels travailla le bataillon, en dix-huit jours: faites la moyenne!
  • au Groupement K: LtGen KEYAERTS : La Roche-Erezée, Pont de Bonne, Petit-Modave, Fraiture, Perwez
  • au VII Corps: LtGen DESFFONTAINES: Perwez
  • à la 1DChA: GenMaj DESCAMPS: Perwez
  • au Groupement K: LtGen KEYAERTS: La Hutte, Slotendries
  • au Corps de Cavalerie : idem : Oostakker, Zaffelare
  • à la 1DCav : GenMaJ BEERNAERTS : St-Gilles-Waas, Doel-Callo-Ouden-Doel, Ter Holle, Sluiskil, Philippine, Nottelaer
  • au VII Corps: LtGen DESFFONTAINES: Gothem, Pittem
  • à la 10DI: LtGen PIRE: Roulers-Iseghem
  • au III Corps: LtGen de KRAHE: Ypres
  • au IV Corps: LtGen BOGAERTS: Menin-Morsel
  • au groupement L: GenMaj LEROY: Idem
  • à la 10DI: LtGen PIRE: Ledegem-Menin
  • à la 1DI: LtGen COPPENS: Idem
  • au 1 Corps: LtGen de NEVE de RODEN: Poelcapelle
  • à la 1DCav: Col SERLEZ: Staden, Zonnebeke, Langemark
Encore n'avons-nous pas pris en compte le Corps de Cavalerie français du Gén PRIOUX à Perwez le 13 mai, car cette subordination était "auto-proclamée" par Prioux et non acceptée par le commandement belge.



Organisation et Ordre de bataille de départ


Etat-Major

Commandant de Bataillon : Cdt Léon Krémer (nommé major le 26 mars 1940)

Lieutenant adjoint : Lt Nelis (pris le 25 mai au cours d'une "reconnaissance d'officier" sur route Menin-Roulers).

Officier mécanicien : Lt Gérard (tué au cours d'une " reconnaissance d'officier " le 23.5.40 sur route d'Audenarde).

Officier d'administration : Lt de réserve Mouton.
Renseignements et liaisons : SOffr Morsomme.
Aumônier : Aumônier de réserve Mignolet.
Médecin : SLt de réserve Garot.
Candidat-médecin : SOffr Renardy.

1re Cie (+ un PI de Mi et un PI de C47 de la 3 Cie)
cantonnée à Fisenne (Erezée).
Commandant : Capitaine-commandant de réserve Reyntens.
Chefs de Peloton : Lt Odeurs- SLt Habay- SLt de réserve Conrardy.

......
A gauche, le Lt Fred Renard, 2e Cie, en couverture du "Patriote Illustré" du 7 janvier 1940.
A droite, le Lt Odeurs, 1re Cie

2e Cie
cantonnée à La Roche.
Commandant : Capitaine-commandant de réserve Faber.
Chefs de Peloton : Lt Renard AG. - Lt Van Eekout. - SLt de réserve Navarre.


Le SLt René Bergilez, futur commandant du 4ChCh et de la 17e Brigade blindée; Général-major DCOS au QG Northern Army Group à Mönchengladbach dans les années 1970.

3e CIe (-un PI de Mi et un PI de C47 en renfort à la 1 Cie)
cantonnée à La Roche.
Commandant : Capitaine-commandant De Bie.

Chefs de Peloton : Mi : SLt Bergilez (passé à l'EM Bn le 26.5.40 en remplacement du Lt Nelis) - SLt de réserve Leblanc. - C47 : Lt Gobier. (blessé le 25.5.40) - Lt de réserve Uselding. (passé à l'EM/Bn le 13.5.40, remplacé par Adjudant Hody tué le 24.5.40 à Ypres).





Schéma général de la campagne pour le Bataillon Motos ChA



De La Roche à Temploux


A droite: La Roche, sur une photo de Google-Earth de 2005, traversée en diagonale par l'Ourthe, montrant la situation des unités.
Alerté à 1h00, le bataillon est très vite prêt à remplir sa mission. Il doit recueillir les éléments des 2 et 3ChA dans son quartier, exécuter le plan d'obstacles, puis se replier, "sans se compromettre".
Jusqu'à 17h30, la première journée de guerre se passe à:
  • - donner un peloton en protection au QG de St Hubert
  • - abattre un avion allemand
  • - exécuter les destructions préliminaires - celles qui n'entraveront pas le repli des copains
  • - se tenir au courant l'action des ChA en ligne
  • - refuser de s'agiter aux rumeurs de paras imaginaires...

A 17h30, une unité française passe, voulant aller occuper Saint Vith (depuis l'aube aux mains des Allemands!) Elle se laissera finalement convaincre de s'installer à Nadrin et Wibrin.
A 19h15 commence la procédure de couverture du repli. Le 3/2ChA du Maj Danloy traverse ainsi La Roche, venant d'Ortho, à partir de 23h15.
Une nouvelle unité française arrive à 21h00 voulant organiser et défendre la ville suivant un plan forcément différent de celui du Bataillon Motos. Le Major Krémer est tenu en respect par un officier français, arme au poing, tandis que les arrivants vont se superposer aux Belges déjà déployés à Maboge. La nuit se passe à définir les compétences de chacun pour le sautage de cet obstacle routier codifié "La Roche 5". Après de nombreux échanges d'ordres en sens divers, les Français partent (vers l'ouest), Maboge est mis à feu et, à 4h30 le 11 mai, les derniers éléments du Bataillon Motos quittent La Roche.

Le LtCol André Bikar et son sous-officier dessinateur, le 1Sgt J-M Vanderleyden, ont ainsi dessiné la situation de La Roche les 10 et 11 mai 1940 (extrait de la carte au 1/40.000 n°25)



Le petit village de Fraiture, à l'est de Tinlot, verra le Bataillon Motos se rassembler le 11 entre 9 et 12h00, dans l'attente de missions futures.



De Perwez à l'Escaut


A 19h00, le bataillon est chargé d'occuper une position de couverture face au sud à hauteur de Modave, au sud de Huy.

A peine y est-il installé que vient l'heure du repli vers une zone de rassemblement à Huccorgne, où le bataillon se retrouve à 23h30.

Il reçoit alors l'ordre de se rassembler à Temploux où il ouvre à 4h00 le dimanche 12 mai (Pentecôte) son poste de commandement, après un mouvement particulièrement difficile.

Il était jusqu'à ce moment aux ordres du Groupement K, mais à 9h00, il reçoit de ce dernier l'ordre de passer au VIIe Corps pour la défense de la ligne Cointet à Perwez et Aische-en-Refail.

Ondulations rouges sur cette photo récente due à "Google-Earth".

Le mouvement vers Perwez débute à 10h00, ce qui épargne au Bataillon Motos les terribles bombardements que connut Temploux ce jour-là.
Arrivé sur place, le Maj Krémer apprend par hasard l'existence du QG du Gén Prioux à proximité (château d'Aische-en-Refail).
Par courtoisie, il s'y présente... et, à l'improviste, le Général prend le Bataillon Motos sous ses ordres! Un ordre écrit signé Prioux le confirme à 15h15.



Après contact par LO avec son QG VIIe Corps, le Major se rend de nouveau chez Prioux à 18h30 et se voit confirmer sa dépendance, ainsi d'ailleurs, ajoute le Général, que celle du 3e Cyclistes!


La comédie cesse à 19h15 quand un LO du Gpt K apporte un nouvel ordre qui met le Bataillon Motos aux ordres de la 1DChA à 21h00 pour occuper Perwez en "centre antichar fermé".
L'ordre est confirmé à 22h00, ajoutant la subordination du Bataillon Motos au 3ChA.


L'ambiance régnant dans Perwez la journée du 13 mai est bien rendue dans ces lignes d'Albert Morsomme:



"Vers 11 heures, Perwez est survolée par de nombreux avions allemands et subit un intensif bombardement ; les moteurs font dans le ciel leur ronde infernale ; tout le monde s'est terré sur place, sous les arbres, le long des murs, dans les fossés ; corps allongés ou recroquevillés selon la forme du refuge improvisé ; visages enfouis dans les herbes ou grimaçants d'yeux angoissés qui cherchent à repérer, au travers du feuillage, la direction des avions ; immobilité ou mutisme dans l'attente impuissante ; la peur tournoie dans chaque poitrine, se coule avec le sang dans les artères, convulsionne les membres, glace les tempes et fait au fond des oreilles un bruit lancinant qui saoule. Le sol tremble des explosions qui se succèdent. Soudain des hurlements de douleur mettent la panique à son comble ; une bombe est tombée en plein dans le champ de mines posées, la veille, par les Marocains ; victimes civiles et militaires gisent là, horriblement mutilées."

Le repli du Corps Prioux vers l'ouest commence à être observé à partir de midi. Vers 17h30, le major Krémer s'enquiert des responsabilités de la fermeture de la barrière Cointet et se plaint en même temps que des mines soient placées par les troupes françaises dans son "Centre antichar fermé" sans son avis. A 18h30, le commandant du 3ChA ordonne au Bataillon Motos de "fermer les brèches de la ligne antichars après le passage des Français. Comme convenu, ceux-ci renforceront ensuite la défense du Centre Antichar Fermé".



A 20h00, le major Krémer porte son PC près de l'église de Perwez. C'est à ce moment que sa 1re compagnie l'informe de la bonne fermeture des Cointet et du renfort reçu de six engins chenillés français. Le repli du Corps Prioux se poursuit durant la nuit du 13 au 14 mai tandis que l'attaque allemande s'intensifie vers 23h30. C'est à ce moment qu'arrive l'ordre de replis pour 23h00 (!) vers un cantonnement à La Hutte près de Genappe… Suivons Morsomme: "L'ordre est immédiatement transmis aux unités du Bn Moto avec prescription d'exécution immédiate. Malheureusement, les Français n'ont pas attendu l'ordre du Major Krémer conformément à l'accord intervenu auparavant: les mines sautent un peu partout causant des victimes militaires notamment aux postes de la 2ème Cie sur la route de Grand-Rosière; de plus, cette situation complique singulièrement le repli. Et il va falloir contourner Perwez pour rejoindre l'itinéraire prescrit." (…) " Vers 2 heures de la nuit, alors que le Bn allait entrer à Nil St.-Vincent, un officier français fait arrêter la voiture du chef de bataillon et invite le Major Krémer à l'accompagner au PC de son Général (Gen Tanglois) commandant une division mécanisée. Ce général s'étonne de ce que le bataillon ait quitté Perwez alors que lui-même doit y prendre position. Il invite le Major à l'imiter; mais celui-ci lui montre les ordres formels reçus de ses chefs hiérarchiques auxquels il doit se conformer strictement. Le Major a évité un nouvel incident français et repart avec sa colonne. Ce n'est que vers 5h00, que le bataillon se retrouve au complet à la Hutte. On cantonne sommairement, mais le Major Krémer prescrit d'accorder un repos régulier aux troupes; on révisera ensuite le matériel et on assurera le ravitaillement. Chacun raconte à sa façon les péripéties du décrochage: l'enchevêtrement des ordres et des contrordres, le bombardement de l'artillerie allemande, la pagaille causée par les Français qui avaient placé un peu partout des mines, obligeant ainsi les camions à abandonner l'itinéraire prescrit pour d'impossibles chemins de campagne."

Tous ces mouvements firent écrire à Albert Morsomme que "l'armée belge expérimenta à se frais l'absence de police routière. D'interminables colonnes de chevaux français embouteillaient les carrefours ; sur les bêtes harassées se profilaient, drapés de couvertures, de fantomatiques et silencieux cavaliers…"


De ce 14 mai à 5h00 au 18 mai à 12h20, le Bataillon Motos ne fera que des mouvements, des stationnements, des mises en réserve pour d'hypothétiques missions, c'est-à-dire des plans non exécutés, et fera l'expérience de la rencontre à Huyzingen avec les troupes britanniques lesquelles eurent l'élégance d'abattre un avion allemand qui se posa au milieu du Bataillon Motos et dont les quatre hommes d'équipage firent chez les motards l'objet d'une intense curiosité.


Le Bataillon Motos se trouve à St-Gillis-Waes quand il reçoit l'ordre de la 1re Division de Cavalerie, aux ordres de laquelle il se trouve alors, de "tenir l'Escaut entre Doel et Kallo en liaison avec la 17 Division d'Infanterie en vue de couvrir la gauche de cette division…".
Le déplacement a lieu sans encombre et dès 16h30, le Major rend compte de l'installation du bataillon, mais déjà à 19h05, il reçoit l'ordre d'étendre son front vers le nord jusqu'à inclure Ouden Doel à la frontière néerlandaise, où il devra reprendre les destructions préparées par les Français (décidément !), mais hélas, ceux-ci ont déjà "déminé vers 17h30" ajoute Morsomme. A 20h25 déjà, la 1re compagnie signale des préparatifs ennemis de franchissement à Lillo, face à Doel.

La nuit du 18 au 19 mai est mise à profit pour réajuster les positions, le PC bataillon s'installant à Molen-Wijk, presqu'à vue du grand fleuve. L'ennemi franchit l'Escaut plus au sud et à 11h00 le 19 mai, on signale déjà ses éléments dans la région de Zwijndrecht (flèche rouge). Les motards se relient alors au 4e Lanciers au nord de Beveren, tandis que le point d'appui du fort de Kallo oriente ses feux vers le sud.
Un zeppelin au dessus d'Anvers ne peut être atteint, mais des feux sont échangés par dessus le fleuve.
Le Bn Motos ChA est face à l'ennemi dans son quartier, mais le combat se limite à ces échanges de feux par-dessus le grand fleuve.
A 16h30h arrivait un ordre de la 1DCav prescrivant au bataillon une nouvelle mission.
[A ce moment, la 1DChA achevait dans le sang le combat de la Dendre, où ses trois régiments alignés côté à côte, tenaient face à l'ennemi suffisamment longtemps pour permettre l'installation du gros des troupes sur la ligne Terneuzen - Gand - Escaut.]



Le montage ci-dessus montre:
  • En 1, extrait d'une carte allemande de 1916 montrant le Fort de Kalloo
  • En 2, le croquis de position au Fort de la 2e Cie commandée a.i. par le Lt Fred Renard; les quatre points bleus de ce croquis correspondent aux quatre points bleus de la carte 1
  • En 3, une photo de satellite (Google-Earth 2005) où le Fort de Kalloo est toujours visible, juste au-dessus du chiffre 3




Le canal Gand - Terneuzen


A 18h00 déjà, le 19 mai, le Major Krémer donnait son ordre opérationnel à ses unités. Ils devraient couvrir la position du canal Gand-Terneuzen avec des avant-postes étant, du nord au sud: un peloton renforcé de C47 en liaison avec le 3Cy et aux ordres de celui-ci dans la tête de pont de Terneuzen; juste au sud de celui-ci, un peloton de fusiliers aux ordres du 1Cy, ensuite les deux compagnies renforcées de mitrailleuses et de C47, aux ordres du 1er Guides, le tout, entre Terneuzen au nord et le canal de Hulst au sud.

Avant le moindre début d'exécution, et sans annuler la mission ci-dessus, un nouvel ordre arrive à 20h30 de la 1DCav: "Le Bn Motos ChA se repliera immédiatement de sa position actuelle et s'installera en centre fermé à Ter Holle…"
A 21h10, les compagnies reçoivent l'ordre à leur tour et, peu après, entament leur énième mouvement vers l'ouest; destination Ter Holle.


Ci-dessus, sur une photo Google-Earth 2005, la position des avant-postes du Bn Motos ChA au canal Gand-Terneuzen, entièrement sur le territoire des Pays-Bas

A 0h15 le 20 mai, le Major Krémer retrouve ses commandants d'unités au centre de Hulst et donne ses ordres: un premier , pour le centre fermé de Ter Holle, quatre kilomètres au nord, un deuxième, pour le repli et l'installation aux avant-postes du canal.
L'installation autour de Ter Holle commence aussitôt, une compagnie au nord, une au sud du hameau. A 1h30, arrive l'ordre d'exécution du repli… à 0h00 ! Il est immédiatement entamé, et "s'effectue péniblement, sans carte, dans une obscurité complète, par des chemins de terre encombrés" (Morsomme).
Le commandant de bataillon entame ses reconnaissances dès l'aube, ouvre son PC à Sluiskil et entre en liaison à 7h40 avec le commandant du 1er Guides. Sa grande inquiétude est le sautage du pont de Sluiskil ; trop tard, l'ennemi s'en emparera ; trop tôt, son bataillon ne pourra franchir le canal. C'est le 9e Chasseurs, en défense sur le canal qui détient l'allumeur du pont et c'est à lui que s'adresse très vite le Major Krémer ; on lui promet de ne pas faire sauter le pont sans le consulter. Le contact avec l'ennemi est attendu aux avant-postes pour la matinée du 21.



Ci-dessus, le vieil hôpital de Sluiskil où le Major Krémer dirigeait les avant-postes de canal.

En soirée du 20 mai, le commandant de Bn Motos ChA est enfin désigné pour "fixer le moment à partir duquel la mise à feu du pont de Sluiskil pourra avoir lieu". Mais cette désignation se rectifie dès 20h00: "Le Major ne peut qu'indiquer si son monde est rentré ou non ; c'est un autre qui a la clé et l'indicatif…"

Le 21 mai à 2h45, la 1DCav autorise le bataillon à se replier méthodiquement, sous la pression de l'ennemi. Sa première destination est Notelaere, à l'ouest du canal, non loin de Philippine, où les trains de bataillon se trouvent déjà.

Dans son ouvrage "Dés pipés", R. Leblanc décrit l'ambiance de ce bout de Zélande, tenu pour peu de temps par des Chasseurs ardennais:

"C'est une tiraillerie saccadée sur toute l'étendue du front. Un front d'une dizaine de Km qui rend fort malaisée la répartition de notre faible puissance de feu. Serons-nous à même de résister à une poussée violente des forces adverses? Quelle sera la durée de la résistance sur des positions peu tenables? Il faudra voir cela à l'autopsie..."

Mais la nuit se passe sans incident. La pression allemande au nord de l'Escaut est faible. Ce 21 mai dès 8h00, le Général Beernaert, commandant de la 1DCav, téléphone au Bn Motos ChA qu'il doit se retirer à l'ouest du canal et se placer en réserve à Philippine, rectifié ensuite en Notelaere, tout petit hameau de Boekhoute, où le bataillon se retrouvera sur le sol belge. Le Major Krémer se rend vers 9h00 au pont de Sluiskil et y règle personnellement le passage de ses unités. Il y est informé vers 11h30 que son bataillon est la dernière unité à l'est de l'obstacle et que le pont devra sauter dès la fin de son repli.
A 11h40, "l'immense armature du pont métallique de Sluiskil craque et vole en éclats; le bruit de l'explosion déchire le lourd silence flandrien; l'eau du canal maintenant bouillonne des débris qui retombent." (Morsomme)
A 13h30, le Major rend visite au Général qui le félicite et le charge d'adresser à son bataillon les plus vives félicitations du commandant de la 1DCav. Il y apprend aussi que, pour la première fois depuis le 10 mai, le Bn Motos ChA va rentrer au VII Corps; le départ est fixé à 18h00 et la destination est Gottem, derrière la Lys.

Quand le Major rentre à Notelaere à 14h30, il y trouve ses compagnies en train de se reformer et les cuisines en fonctionnement!
Mais il est à peine 15h15 qu'une nouvelle note de la division lui prescrit de partir à 15h00 et non à 18h00! Soucieux du ravitaillement de ses hommes, le Major prescrit les départs étalés entre 16h45 et 17h15.
Sans incident, le bataillon entre à Gottem à 19h00 en même temps, joyeuse surprise, que le 6ChA du Colonel Desmet. Le Général Desffontaines accueille chaleureusement les Chasseurs et prescrit bivouac et repos dans Gottem.
Le 22 mai à 7h50, c'est un nouvel ordre pour une mission de "flanc-garde" cette fois que reçoivent nos motards: s'installer dans la région de Kruishoutem entre l'Escaut et la Lys, face au sud, afin de protéger le flanc du VII Corps, si les Anglais qui tiennent l'Escaut au sud d'Audenarde, se repliaient. Les décisions prises à la conférence d'Ypres rendraient cette mission inutile, les Belges devant se replier sur la Lys et la défendre jusqu'à la frontière, les Britanniques s'installant en France à partir du sud-est de Menin. Cadeau présomptueux que faisait notre armée à ses alliés, qui avait fait dire à Lord Gort à Ypres le 21 mai: "Do the Belgians think us awful dirty dogs?" [Les Belges nous prennent-ils pour des salopards?]
La journée du 22 mai se passe sans incident au Bataillon Motos ChA. Des Chasseurs ardennais défilent sans discontinuer, allant s'installer en réserve à l'ouest de la Lys. L'ordre d'opérations pour la défense de l'obstacle est diffusé dans la soirée. Le bataillon Motos est réservé pour se porter sans délai au secours d'une unité en difficulté de décrochage.

Les "reconnaissances d'officier"
Ce 22 mai en soirée, le commandant de corps décide de mettre en œuvre un nouveau moyen de recherche du renseignement. Vers 20h00, il prescrit des reconnaissances à trois de ses subordonnés: la 8DI, la 2DChA et... le Bn Motos ChA! Le but est de connaître le dispositif et les intentions de l'ennemi entre l'Escaut et la Lys, en vue de la bataille à venir.

Le Bataillon doit déployer trois patrouilles vers Gavere, Kruishoutem et le SE de Waregem. Chaque compagnie fournit une patrouille, les officiers étant: le SLt Habay, le Lt Van Eechoute et le Lt Gérard; ce dernier, officier mécanicien du bataillon, a demandé et insisté pour en être chargé.

Les patrouilles quittent Gottem entre 22h45 et 0h20 le 23 mai. Les messages se succédent de 5h00 à 12h00, donnant des informations essentielles de Gavere, Wortegem et Waregem, d'où la patrouille sud se replie au contact à 11h10.

Quatre Chasseurs ardennais, dont le Lt Gérard, ont payé de leur vie les patrouilles du 23 mai.

Le bataillon reçoit entre-temps l'ordre de se porter à Pittem, juste à l'ouest de Tielt, où il arrive à 6h00, mais où, déjà à 13h30, un nouvel ordre du corps le place aux ordres de la 10DI (Gén Pire) pour organiser un "centre antichar fermé" autour de Roulers.


Roulers et Ypres



Les ordres sont aussitôt donnés et le bataillon se met en route à 14h00 sous quelques survols de l'aviation ennemie. Il est à peine installé sur ses positions qu'un nouvel ordre lui parvient: se rendre immédiatement à Ypres aux ordres du IIIe Corps (Gén de Krahe).

Arrivé à Ypres à 17h15, il y reçoit sa mission: "défendre Ypres en centre antichar". La soirée se passe à l'installation tandis que l'aviation allemande tue un sous-officier et détruit plusieurs motos. Ce soir-là, les deux derniers rescapés de la patrouille du Lt Gérard rentrent et font le récit de leur mission tragique.

La nuit venue, le Major Krémer prend contact avec le commandement britannique à Ypres et apprend la présence proche de plusieurs divisions et d'un QG de corps d'armée.
La matinée du 24 apporte une nouvelle étonnante: le front du IIIe Corps se tournera vers l'ouest et tiendra la zone Dixmude - Ypres. Le Bn Motos ChA sera le bastion sud de cette défense.

Albert Morsomme décrit ainsi l'ambiance régnant à Ypres en ce 24 mai, au moment où commençait ce qui allait s'appeler pour nous la "Bataille de la Lys".
"A 14h. une puissante formation d'avions ennemis survola la ville et le bombardement commença. Ce fut l'affolement général ; dans un fracas d'enfer, des maisons s'écroulent dans de nombreux quartiers ; une poussière épaisse plonge aussitôt la ville dans une obscurité sinistre, et tandis que s'éloigne le bruit des moteurs, les premiers sauveteurs, guidés par les cris et les plaintes, s'efforcent de dégager les victimes ensevelies dans les ruines.
Le Bn Moto, réparti sur ses positions, eut à souffrir des attaques aériennes qui se multipliaient depuis la veille.
Au cours d'un bombardement intense de l'ennemi, vers 13h.30, une bombe est tombée à 1 m de la tranchée occupée par le PC/2 Cie. Le Comd Faber, le caporal Alloo et le soldat Corbesse qui s'y trouvaient à ce moment reçurent tous trois une forte commotion ; une autre bombe est tombée derrière le PC/Cie tuant le soldat Colle qui venait à l'instant de quitter son emplacement de tir pour effectuer un brin de toilette. D'innombrables civils sont également tués ou blessés et le Poste de secours regorge de blessés.
A 19h.30, le Comd Faber (atteint d'une fissure au poumon) et ses compagnons d'infortune seront évacués sur un centre de repos (!!!), près de Dixmude.
Le Lt Renard prendra alors le commandement de la 2 Cie et confiera celui de son PI au Lt Leblanc.
Le PC/Bn établi dans les bureaux de l'Hôtel de Ville est transféré en un endroit moins vulnérable : la Brasserie Vermeulen à la Porte de Dixmude. (Tf 22).
Le Major reçoit la visite du Général Delvoye, attaché militaire à Paris et assurant actuellement la liaison entre les armées française et belge. Le Général revient des funérailles du général français Billotte, tué la veille dans un accident d'auto à l'issue de la réunion du Conseil Supérieur Interallié."


Une reconnaissance d'officier est envoyée à la demande du Corps pour connaître la position des unités alliées, britanniques et françaises. C'est le Lt Navarre qui la commande et prend le départ à 15h00. Son compte rendu arrive à 19h00 déjà, mais à ce moment, le Major Krémer est occupé depuis un quart d'heure à préparer une nouvelle mission: il vient en effet d'être mis à la disposition du IVe Corps (LtGen Bogaerts) dont il reçoit aussitôt l'ordre suivant:

"Portez le Bataillon sur le front Menin - Moorsele. Tenir solidement ce front et s'y opposer à toute progression de l'ennemi qui a franchi la Lys à Bissegem et Wevelgem. Etablir liaison à Moorsele avec Groupement Cycliste (Gén Leroy) lequel se porte sur le front Moorsele - Gullegem - Heule. PC de votre groupement (?): arrêt du chemin de fer à Commerrestraat (3km ouest de Moorsele). PC du Groupement Leroy: St Eloys-Winkel."


Dès 20h00, les ordres d'exécution sont transmis aux compagnies Motos, et à 20h45, la relève par des unités cyclistes-frontières étant terminée, le Bn Motos ChA se met en route vers sa nouvelle mission.



La Lys


Voilà donc le Bn Motos ChA arrivant ce 24 mai au soir sur ses nouvelles positions avec la mission de Tenir solidement le front Menin Moorsele et s'y opposer à toute progression de l'ennemi qui a franchi la Lys à Bissegem et Wevelgem.
L'image satellite récente ci-dessous montre l'emplacement occupé par le bataillon et le poste de commandement, en bleu, ainsi que les franchissements ennemis mentionnés, en rouge.
Le front est prolongé au nord-est de Moorsele par des unités "cyclistes", le tout formant le Groupement Leroy, du nom du Colonel qui le commande.
Vers le sud, il y a les Britanniques, mais ils sont de l'autre côté de la frontière et il ne semble pas qu'il y ait liaison avec eux.

Le Major passe une partie de la nuit à visiter ses positions et rentre à son PC à 6h30, pour y voir les messages de ses compagnies, installées dans l'ordre 3, 1, 2, du nord au sud.
De la 3 à 7h00: "Liaison établie avec Cyclistes; des troupes amies replient à travers la position"
De la 3 à 8h50: "Des troupes se replient en désordre, décimées par les tirs d'artillerie; elles disent avoir l'ordre de se replier. Le barrage se rapproche."
Le Groupement lui apprend aussi qu'une forte poussée ennemie s'enfonce dans le dispositif des Cyclistes derrière le 12e de Ligne à Kuurne.
Un ordre arrive à 9h45 prescrivant le repli des Cyclistes sur une nouvelle position plus au nord. Pour les Chasseurs ardennais, il faudra s'aligner comme suit: "conserver sa droite sur Menin, et pivotant sur celle-ci, établir sa gauche en liaison à Ledegem avec la droite de la 10DI; en outre, passer aux ordres de celle-ci"

Comme chaque fois, les téléphonistes relèvent les lignes qu'ils ont posées et rétablissent la liaison avec le nouvel EM, cette fois la 10DI.


Les nouvelles positions du Bn Motos ChA sont à peu près les suivantes (photos Google-Earth); en fait, tout le monde doit bouger, sauf le peloton sud de la 2e compagnie!
Le chemin de fer Menin - Roulers, qui forme désormais la ligne de défense, n'existe plus, mais on peut encore en deviner le tracé. Avant 12h15, ce 25 mai, les trois compagnies ont exécuté leur nouvelle installation, tandis que la pression ennemie augmente.
  • Vers 14h00, la compagnie nord aperçoit des éclaireurs ennemis devant un de ses pelotons
  • Vers 15h00, la même aperçoit une attaque ennemie vers Ledegem sur sa gauche
  • Une demi-heure plus tard, la compagnie centre se fait attaquer et a un mouvement de repli non ordonné. Le Major les remet en place et se porte lui-même, avec trois canons de 47 à la route Menin - Roulers d'où des tirs à obus explosifs déciment les colonnes et les véhicules ennemis à l'est du chemin de fer
  • Un avion allemand est abattu par le bataillon
  • A 15h35, la compagnie centre est attaquée sur sa gauche et s'empare - si l'on peut dire - d'une soixantaine d'hommes en repli et les intègre à sa défense!
  • Des chars ennemis s'approchent de la compagnie sud
  • L'ennemi atteint le chemin de fer entre les compagnies nord et centre
  • A 17h25, la compagnie nord assiste à la percée ennemie et observe de nombreuses forces en profondeur
  • Tout le front du bataillon est alors attaqué. Le Major prescrit la résistance à outrance. Sans nouvelle de la compagnie sud, il y envoie un officier qui tombe au milieu de l'attaque et est capturé

C'est en effet à la compagnie sud, la 2, que la situation devient le plus critique.
Le peloton avancé est pris de flanc, puis débordé, par des fantassins "poussant des hurlements de bêtes fauves" (Carnets du Lt Renard). Il subit des pertes. Un repli s'organise, comme prévu et sans désordre, pour ces éléments avancés.
Le peloton sud (Lt Van Eechoute) est aux lisières de Menin et son front est exagéré (plus de un kilomètre!). Il n'a pas avec les Britanniques la liaison souhaitée; ceux-ci, au sud de la frontière, resteront passifs devant le déferlement ennemi, pourtant à leur portée.
Le peloton résiste et, de ses mitrailleuses, force l'ennemi à se terrer. Avec les obus explosifs de son canon de 47, le peloton inflige encore des pertes à l'ennemi et le disperse. Les munitions sont bientôt épuisées et le Lt Van Eechoute ne peut plus toucher ses voisins. Et pour cause: un "coureur" envoyé aux nouvelles rappporte l'ordre de se regrouper à Poelkapelle (25 km au nord) où tout le bataillon, relevé, passe en réserve du 1er Corps (LtGen de Nève de Roden).
L'ennemi reprend l'attaque et encercle presque complètement le peloton sud. Sous le couvert de deux FM, les rescapés progressent par bond jusqu'au passage à niveau (voir carte), traversent Menin et rejoignent finalement Geluwe, puis Poelkapelle où il reste à la 2e compagnie: huit motos solos, dix "side-cars", quatre "tri-cars", une voiturette, trois camionnettes et cinq camions.

L'illustration ci-dessus montre, de gauche à droite,
- l'installation de la compagnie vue sur une carte d'époque
- le croquis de la 2e compagnie (sud) fait par le Lt Renard, commandant a.i.
- le même, reporté sur une carte récente; on remarquera le front beaucoup trop étendu du peloton sud de la compagnie!


Ci-dessous, le secteur défendu par le peloton Van Eechoute, tel qu'il apparaît aujourd'hui, juste au nord-est de Menin.
La photo est prise de l'endroit marqué par un point rouge sur la carte de droite ci-dessus. Ceux qui partent à Coxyde par Courtrai peuvent voir tout ce terrain de part et d'autre de la sortie n°2 de l'autoroute Courtrai - Ypres!


Pourquoi les Allemands se sont rués sur ce coin de Flandres...

Une ligne de défense assez stable était organisée entre Terneuzen aux Pays-Bas et la frontière française, s'appuyant sur de bons obstacles: le canal Gand-Terneuzen, puis l'Escaut. Le point de jonction entre Britanniques et Belges était à Audenarde, sur l'Escaut.
A la conférence d'Ypres, le 21 mai, il fut décidé, selon le "plan Weygand", que les Britanniques, venant du nord, et les Français, du sud, contre-attaqueraient pour couper la percée allemande vers la mer. Pour mettre deux divisions en réserve, les Britanniques demandèrent aux Belges de reprendre par relève une portion de leur front. Très logique tout cela.
Mais impossible sur le terrain, sous une telle pression allemande. Il fut donc décidé que le front serait reporté sur une ligne: canal Léopold, canal de dérivation, Lys et que notre point de jonction avec les Britanniques serait à Menin. Notez deux choses: 1. les Britanniques s'installent le long de la frontière, perpendiculairement à nous, et 2. la limite entre eux et nous n'est pas prolongée vers l'ouest!
Le croquis vous permet de voir l'allongement irréaliste de notre front et la différence d'obstacle, ainsi que de deviner l'effet moral sur nos hommes, qui devaient, une fois de plus, encore reculer sans y être contraints par l'ennemi, bref, de mesurer la dimension du cadeau fait à nos alliés. D'où la question de Lord Gort à l'amiral Roger Keyes (attaché britannique auprès du Roi): "Do the Belgians think us awful dirty dogs ?"

Revenons à 18h00 ce 25 mai, quand le Bn Motos ChA reçoit un message de la 1DI lui prescrivant de se rassembler à Poelkapelle où il passera en réserve du 1er Corps, et où il recevra des munitions.
Il ne faut que 15 minutes pour transmettre l'ordre suivant aux compagnies: Décrochage par petites fractions. Regroupement à Poelkapelle.
Le décrochage a lieu sous des feux de mitrailleuses et le mouvement se passe sous des attaques aériennes à la bombe et la mitrailleuse.
A 22h10, le Major Krémer est chaleureusement accueilli par le LtGen de Nève de Roden, commandant du Corps, au grand pensionnat de Westrozebeke, tandis que son bataillon se regroupe petit à petit et se réorganise. Va-t-on pouvoir souffler?

Que nenni. Le 26, au paroxysme de la bataille de la Lys, le bataillon reçoit à 3h50 l'ordre de changer de stationnement: mouvement vers Staden, toujours en réserve du 1er Corps.
A 7h00, il passe aux ordres de la 2DCav, à Staden, qu'il a rejoint à 7h40. C'est à 10h10 ce jour-là que les derniers rescapés de la route Menin - Roulers rejoignent enfin.
A 12h30, ordre opérationnel n°6011 de la 2DCav fixant la nouvelle articulation de la division et confirmant sa situation de réserve de Corps.
On se rappellera ici que les Britanniques n'ont pas prolongé la limite inter-armées à l'ouest de Menin (voir croquis et esxplications ci-dessus); le commandement belge estime donc qu'il y a menace potentielle sur son flanc sud. A 17h45, l'escadron "cycliste" de la 1DI est mis sous commandement du Bn Motos ChA pour une nouvelle mission: constituer bretelle entre Zonnebeke et Langemark, en liaison avec le 3e Lanciers à Zonnebeke et avec des troupes territoriales à Langemark.
Dès 18h05, le Major Krémer, toujours prompt sur la balle, donne déjà ses ordres à ses compagnies, copie à l'Esc Cy 1DI. Et il fixe le départ "immédiatement".
A 23h00, le bataillon est prêt sur sa nouvelle position de flanc-garde. Il aura donc passé la journée du 26 sous trois commandements, et en changeant trois fois de stationnement. Il la termine sur de nouvelles positions, à la droite de la 1DI dont il couvre le flanc. Il a disposé les Cyclistes de Langemark à St Julien exclu, sa 1re Cie à St Julien et immédiatement au sud, sa 2e Cie entre la 1re et Zonnebeke, où elle touche le 3e Lanciers sur le chemin de fer, aujourd'hui disparu, d'Ypres à Roulers.




Ces photos, d'avril 2006, montrent deux aspects d'aujourd'hui du vieux chemin de fer d'Ypres à Roulers, à l'endroit où douze kilomètres de wagons accolés firent - trop provisoirement - obstacle à l'attaque allemande. Ces wagons arrêtaient les véhicules, mais offraient un couvert inespéré à l'approche de l'infanterie.
Le lit du vieux chemin de fer est aujourd'hui une belle route reliant en ligne droite Zonnebeke au "ring" sud d'Ypres.


La nuit du 26 au 27 mai, au moment où les deux divisions ChA reprennent haleine, comptent leurs morts et se préparent à une dernière journée de bataille, le Bn Motos ChA entend et voit les combats se rapprocher.
A 1h05, parvient l'information - qui se révélera non fondée - que le 3e Lanciers abandonne le chemin de fer et se replie.
A 1h15, le Major apprend que son bataillon passe désormais à la 15DI et quitte ainsi la 1DI.
Le lieutenant René Bergilez, retour d'une mission de liaison au 3e Lanciers, informe à 2h35 que l'obstacle de wagons tenu par ce régiment tient bon. Il y a cinq trouées dans ce barrage: quatre sont tenues par le 3L et la cinquième, celle qui se trouve le plus à l'ouest, est aux mains d'une unité d'autos blindées française (8e Cuirassiers) venue de la 2DLM, en réserve près de Boezinge (NW d'Ypres).
La 2e Cie Motos est la plus proche du barrage de wagons; toute la nuit, elle renseigne le Major sur le déroulement des combats. Pas de contact, par contre, dans les sous-quartiers de l'escadron Cy et de la 1re Cie. Un équipage d'avion allemand abattu est fait prisonnier.
En milieu de journée du 27, la 2e Cie fait part de son inquiétude devant la trouée qui s'est ouverte devant elle, surveillée par les six auto blindées françaises, avec lesquelles elle est en liaison.
La flanc-garde va jouer son rôle: elle est maintenant en première ligne.
A midi, nouvelle subordination: le commandant du 2e Lanciers apprend au Major Krémer qu'il passe à ses ordres. La mission est de continuer à défendre la même position incluant St Julien et excluant le chemin de fer.


Le Major annonce qu'il ne lui reste que cinq fusils-mitrailleurs, quatre mitrailleuses et deux canons de 47 tractés, à quoi il faut ajouter deux T13/C47 reçus du 2e Chasseurs à cheval.
La 2e Cie Motos a des contacts avec de faibles éléments ennemis. La 1re Cie appuie de ses feux une action offensive multinationale belgo-britannique vers le chemin de fer, tandis que l'ennemi se renforce.
Vers 14h00, le Bn Motos ChA perd ses "cyclistes", mais reçoit encore cinq mitrailleuses terrestres et quatre AA et l'ordre de "faire trous et éléments de tranchées".
Vers 15h00, la 1re Cie signale d'importantes force ennemies débouchant des couverts au sud de Zonnebeke et un peu plus tard, la 2e Cie annonce que le 3e Lanciers est rejeté du chemin de fer.
Recherchant la liaison sur le chemin de fer à sa gauche avec le 31e de Ligne, le Major apprend que celui-ci a vu sa gauche forcée au repli par une puissante attaque qui réussit finalement à prendre une partie de Passendale.


Ci-dessus, le dernier champ de bataille du Bn Motos ChA. Le centre de ce dernier carré - en fait, c'était un triangle - est aujourd'hui occupé par la célèbre fromagerie de Passendale. Cette photo montre réellement ce qui fut, durant la dernière soirée de combat de nos motards, leur champ de bataille, avec, à l'horizon, le clocher de Passendale que l'artillerie allemande avait abattu.


A 18h00, le Major rappelle à ses commandants de compagnie l'ordre de "tenir à tout prix sur la position". La ligne téléphonique vers le PC du 2L est terminée à 18h30. Sans doute le personnel des transmissions du Bn Motos se demande-t-il à ce moment dans combien de... minutes il devra tout recommencer!
La bataille s'intensifie en soirée et le haut commandement organise une nouvelle (ultime?) position de défense en profondeur.
Le bataillon du Major Krémer résiste, en dépit du repli complet du 31e de Ligne sur sa gauche. Il est cependant autorisé à se mettre de plus en plus "en hérisson" en liaison avec un nouveau voisin à gauche: un groupe du 2ChCh au SW de Passendale. Le Bn Motos ChA et le 2ChCh joignent leurs postes de commandement tandis que les deux compagnies Motos, vers 22h15, expliquent leur situation, demandent du renfort, émettent leurs craintes pour l'aube, mais résistent fermement sur leurs positions.

A minuit le Corps rappelle que l'on "ne peut céder un pouce de terrain". Ce n'est pas l'intention du Bn Motos, car, à 2h15 - on est le 28 mai! - le Major demande encore six tirs d'artillerie sur tout son front.

Le secteur sud-est de St Julien, qui fut défendu jusqu'au bout par la 1re Cie, tel qu'on peut le voir aujourd'hui


"La nuit s'achève dans un bombardement d'enfer, déchirée d'éclairs et d'explosions; l'étau se resserre autour du triangle où tient toujours le Bn Motos. (...) Nul ne sait encore comment finira l'aventure, mais nul n'ignore que la partie est perdue." (Morsomme)

LA FIN


C'est à 4h55 que le téléphone du 2L transmet: "Le feu doit cesser. Les troupes stationnent sur place".
Il est plus de 6h00 quand le Major a fini de regrouper ses hommes dans le petit hameau de St Julien.




Dans son excellent album "MAI 40", Peter Taghon montre la photo ci-dessus, prise le 28 ou le 29 sur la route Koolskamp-Lichtervelde (c'est nettement au nord de Passendale), disant que "c'est peut-être bien le bataillon moto des Chasseurs ardennais" lequel "le 29 mai, tôt le matin, roulait vers Bruxelles..."
Nous cherchons confirmation de cette hypothèse.

L'unité se rassemblera ensuite dans Passendale jusqu'au lendemain, avant de se rendre en colonne de bataillon à la caserne des Grenadiers, rue des Petits Carmes à Bruxelles, d'où des camions allemands transporteront le personnel dans un camp à Wavre.

Les officiers seront détenus à l'oflag 2A de Prenzlau, puis à l'oflag 3B de Tibor, tandis que les hommes seront répartis, avec d'autres prisonniers de guerre, dans différents stalags.







André Simon, de Hamois, a un jour offert cette photo au musée de Marche. Une légende y dit: "L'EM Bn Moto en captivité". Nous y reconnaissons pour notre part: 1. le Cdt Reyntens, 2. le Maj Krémer, 3. le Capt Faber, 6. SLt Bergilez, 7. Lt Renard, 10. Lt Odeurs, 11. Lt Van Eechoute. (Nous aimerions que nos visiteurs complètent cette légende, comme Madame Geneviève Faignoy a bien voulu le faire pour identifier le Lt Julien Van Eechoute, ce dont nous la remercions)



Conclusion


Le Bn Motos ChA a perdu quarante-huit de ses hommes durant la guerre, dont trente-sept au cours des combats décrits ci-dessus. C'est quatre fois plus que la moyenne de l'armée. On a vu que les pires moments furent Perwez, au milieu de la Wallonie - dix tués - et Menin, en Flandre - 17 tués.

Le bataillon aura fait, en dix-huit jours: du jalonnement (La Roche, Modave), des points d'appui fermés (Temploux, Ter Holle, Roulers, Ypres), de la défense (Kallo - Menin-Ledegem), de la flanc-garde (Zonnebeke-Langemark) et beaucoup de "réserve prêt à dégager des troupes amies".

A seize reprises en dix-huit jours, le bataillon a dû réorienter ses liaisons et ses transmissions, car il changeait de subordination. Il y parvint chaque fois avec une étonnante promptitude. Jamais ses échelons supérieurs n'ont dû le "chercher".

La façon d'agir du Bn Motos ChA en mai 1940 était celle qu'on ne verrait que quatre ans plus tard dans les unités blindées américaines. Souvenez-vous de la 2DB "Hell on wheels" démarrant à l'attaque de la 2PzD allemande à la pointe ouest de l'offensive des Ardennes: le temps entre l'ordre reçu et le début d'exécution se comptait en fractions d'heure.

Jour et nuit, pendant la campagne, le Major Krémer a réagi avec l'esprit hargneux d'un Chasseur ardennais et la souplesse d'un cavalier. Chaque fois qu'il se présentait à son nouveau chef, les premières paroles de ce dernier étaient pour le féliciter, tant la réputation du bataillon le précédait.

Son "officier de liaison" fut, d'un bout à l'autre de la campagne, le "sous-officier de réserve" Albert Morsomme qui s'acquitta de sa tâche avec une formidable efficacité et aussi "avec intelligence, conscience et courage" (Major Krémer). Il resta en relation avec son Major après la guerre et c'est à lui que fut confiée la rédaction d'un ouvrage relatant la participation du Bn Motos ChA à ce qu'on appelle "les dix-huit jours", ouvrage qui s'appellerait: "Face au devoir".

Les pertes





Mes chaleureux remerciements s'adressent au Professeur René Krémer, qui a mis à ma disposition la totalité des archives de son père, le regretté Colonel honoraire Léon Krémer, Commandant de l'éphémère, mais glorieux, Bataillon Motos Chasseurs ardennais.
Merci aussi au Musée des Chasseurs ardennais à Marche-en-Famenne.

Introduction - Organisation - La Roche à Temploux - Perwez à l'Escaut - Gand-Terneuzen - Roulers-Ypres - La Lys - Conclusion

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