Michel Hérubel : La Bataille des Ardennes, décembre 1944-janvier 1945.

Paris: Presses de la Cité 1979. 237 pages. Collection "Troupes de choc".
Recension parue dans "Militärgeschichtliche Mitteilungen" en 1981 - actualisée le 15 octobre 2003

Le 16 décembre 1944, alors que les armées alliées piétinaient aux frontières de l'Allemagne, le Groupe d'Armées B du Maréchal Model passait à la contre-offensive et créait en une semaine au centre de la 1re Armée US un saillant que les Alliés allaient mettre plus d'un mois à résorber.

C'est toujours avec un grand intérêt que, 59 ans après la guerre, l'amateur d'histoire militaire aborde les ouvrages médiatisés sur la Bataille des Ardennes. Avec un tel recul, il ne devrait s'agir en effet que de synthèse magistrale ou de "remake" justifié par des sources nouvelles ou des témoignages inédits. L'ouvrage de Michel Hérubel n'est pourtant ni l'une, ni l'autre : ses 235 pages et 26 chapitres ne sont en fait qu'un survol des buts, des préparatifs et du déroulement de "Wacht am Rhein" entrecoupé - mais c'est cela qui consomme le plus de pages - d'anecdotes de faible intérêt, étirées à l'excès, au point que c'est finalement à un roman historique que le livre ressemble le plus.

Ce n'est pourtant pas ce genre que nous annoncent tant la présentation que l'introduction du livre. Le lecteur s'étonne très vite de découvrir un certain nombre d'erreurs. Lecture faite et tout lyrisme pardonné, l'impression se confirme : l'auteur semble ne posséder qu'une connaissance limitée des lieux et des événements et il a apparemment peu retenu de son étonnante bibliographie. Une exception à ceci cependant, et de taille : l'ouvrage de même titre de J. D. Eisenhower1, fils de "Ike" , auquel le livre d'Hérubel a emprunté tous ses croquis - coquilles incluses - et dont certains chapitres ont avec les siens une ressemblance troublante. C'est avec délectation que les passionnés du sujet parcourront côte à côte les deux ouvrages. Ils découvriront parmi d'autres perles comment le second a paraphrasé la "Chronologie sommaire" du premier dans son annexe "dates importantes ".

Mais là n'est pas l'essentiel. La plus grosse faute de l'auteur est à nos yeux son irrésistible et permanente manie d'affabulation : ajouter le mot, ou la phrase, qui confirme, ou aggrave, ce que votre indulgence, ou votre habitude, vous avait fait prendre pour une distraction ou une coquille. Sans cesse, il invente quand il ignore et brode quand il croit savoir. Exemple : n'ayant pas compris la bataille de Trois-Ponts, il s'appuie sur un croquis mal imprimé (où le pont d'Amblève paraît intact) pour nous dire que Peiper "préfère" contourner Trois-Ponts et nous en donner des justifications non pertinentes. A-t-il confondu 8 et 5 quand il met Verviers et Malmédy sur les arrières du 8e Corps ? Non, car il insiste: "8e Corps d'Armée US du Général Troy Middleton". Beaucoup de francophones ont confondu Rur et Ruhr, mais ils n'ont pas comme lui jugé bon d'écrire "Le 7 mars, Cologne est prise et le bassin de la Ruhr encerclé". Ayant situé l'incendie de la maison de Peiper à Travers (au lieu de Traves), il faut qu'il nous trouve le département, donc nous donne l'Yonne au lieu de la Haute Saône !

Cette soif d'en dire plus qu'il n'en connaît et l'abondance de détails qu'il s'impose dans les scènes épiques entraînent forcément l'auteur dans des contrevérités d'ordre géographique et météorologique. On voit alors de la neige jusqu'au haut des cuisses à Bastogne le 18 décembre, un gel de -20° à Saint-Vith le 20, un ciel couvert et une visibilité réduite le 23, de la boue et de la pluie au début de janvier! On comprend que Clervaux et Maestricht sont en Belgique, que la rivière Salm est passée à la nage et que c'est à Hargimont près de Marche que le QG de la Panzer Lehr se trouvait le 18. Sans compter que beaucoup de lecteurs méticuleux souffriront de lire les noms écorchés de Bastagne, Saint-With, Viaden, Hay (pour Huy !) et s'étonneront des noms de Wesphel, Bandenberger, van der Heydte, van Lauchert, Govin pour l'ancien ambassadeur à Paris, et même Waltherucht pour Walther Lucht !

Peut-on parler d'amateurisme, d'incompétence, de légèreté ou d'erreurs historiques quand les SS Skorzeny et Peiper, le chevaleresque von der Heydte et le rustre Remer sont mis sur le même pied : des "commandos géants" devant "ouvrir la route aux blindés des trois armées", quand Ike "ne se méprit pas au matin du 16 décembre ", quand cette bataille "témoigne d'une unité de vues dans la réflexion et la réalisation entre Alliés" , quand les deux régiments américains de Deschenaux et Cavender "se défendent héroïquement dans le Schnee-Eifel, quand "l'adroite défense du Colonel Cavender", 423e Régiment d'Infanterie contribue à "contenir l'attaque allemande" , quand "de furieux combats de rue" ont lieu à la Gleize où "chaque maison est défendue âprement, changeant plusieurs fois de mains", quand la Pz Lehr reçoit l'ordre de "contourner Bastogne" dès le ... 18 au matin, quand "Eisenhower abandonne une partie de ses prérogatives à Montgomery", quand sont évoqués des " importants éléments blindés de la 7e Armée de Brandenberger", quand la 2e DB de la 3e Armée, arrive à Houffalize par le Sud le 16 janvier?

Et que dire de la rigueur des dates : Arnhem le 15 septembre, les prisonniers du Schnee-Eifel le 17 décembre, Patton préparant sa "puissante contre-offensive" le 25 décembre?

Le spécialiste est prêt à pardonner à un auteur des inexactitudes techniques et une certaine confusion dans les grades, l'organisation et le vocabulaire propres aux armées en campagne. Ce n'est plus de cela qu'il s'agit chez Hérubel et, le vernis d'érudition une fois retiré - ces grades SS inlassablement cités en toutes lettres - le lecteur militaire s'indigne sans cesse tandis que le profane verse dans la confusion.

N'est-ce pas en effet manquer des égards élémentaires envers le lecteur et l'Histoire que de mettre partout des Tiger et des Panther même aux Divisions d'infanterie et à la VII Armée, de mettre en scène une 5e Division de Gerow, une 80e Division Airborne, une 1e Division blindée US, une 82e Division d'Infanterie, de rendre Airborne la 84 Division d'Infanterie US, de confondre rupture et exploitation, d'envoyer des Königstiger en reconnaissance, de faire téléphoner Fuller (110e Regt Inf) à Cota "commandant la division voisine de son régiment, la 28e", de faire attaquer Bittrich avec un 12e Corps Blindé SS au Sud de Losheim ... le 16 et de croire impressionner le lecteur par les "centaines" de véhicules que comprend une Division US !

Il faut enfin évoquer, mais avec humour, le langage imagé de l'auteur qui nous rappelle les meilleures pages de feuilletons : les "soldats incapables de creuser un trou en trois minutes", la "fermière préparant la soupe" dans "l'aube fraîche", les "meutes de chars rugissant qui se découplent selon les règles impérieuses de la guerre au long des torrents", Neuman qui "claque silencieusement ses talons en caoutchouc de bottillons de paras" ... et que dire du "Jagdpanzer IV de 26 tonnes de la 12e Panzer SS, Leibstandarte Adolf Hitler (sic !) qui saute dans le chemin creux comme une crêpe au fond d'une poêle" ou encore du "lourd trimoteur chargé à ras bord de parachutistes" ?

Qui ce livre pourra-t-il intéresser et pourquoi, finalement, a-t-il été écrit ? Emettons une hypothèse: le filon commercial de la Bataille des Ardennes pas encore totalement épuisé a dû tenter à la fois l'éditeur et l'auteur. Nous estimons quant à nous que l'exploitation commerciale a ses limites et le respect du lecteur ses exigences : il semble que les unes et les autres aient été perdues de vue. Le mieux eût été dans ce cas de s'abstenir.

J-M Castermans

1. D. Eisenhower: La Bataille des Ardennes. Paris 1969.

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