Le Colonel BEM Deschepper
Commandant du 1er Régiment de Chasseurs Ardennais
27 juillet 1885 - 12 mai 1940

Dessin du Major Pirnay, commandant en 1940 la 2e compagnie du 1ChA

Le 12 mai 1940, aux approches du soir, le colonel BEM Deschepper, Commandant le 1er Régiment de Chasseurs Ardennais en cantonnement à Belgrade-Namur, recevait du VIIe Corps d'armée l'ordre d'organiser sur le champ, à l'est de la position fortifiée, sur le plateau de Suarlée, une ligne défensive en liaison avec les détachements français. Sans perdre un instant, il remettait au major Lecocq le Commandement de l'unité et partait en reconnaissance. Son adjudant-major, le Capitaine-commandant Krack et le capitaine Hansquine, de la compagnie motos, l'accompagnaient. Il laissait son régiment en bon ordre, mais déjà bien durement éprouvé tant par les combats retardateurs qui s'étaient déroulés depuis la frontière que par les bombardements répétés du cantonnement de Belgrade qui se poursuivaient jusqu'à la nuit.
La petite colonne de reconnaissance ne comptait que trois voiturettes. C'en fut assez pour attirer l'attention de l'aviation allemande, très active depuis la fin de la matinée. Lés stukas attaquèrent à la bombe et à la mitrailleuse avec d'autant plus d'efficacité que le mouvement devait s'opérer par un chemin non défilé et qu'aucune riposte n'était possible. Après avoir abandonné la grand-route de Bruxelles, les trois officiers et les chauffeurs constamment harcelés furent contraints de quitter en hâte les autos et de se réfugier dans une prairie proche du cimetière de Suarlée. Une première décharge de bombes ne causa aucun dommage en dépit de sa violence. A peine redressés, le Colonel et ses compagnons durent toutefois subir une nouvelle attaque, plus dangereuse et plus précise : elle détruisit à peu près les autos et transforma la prairie en une succession de cratères béants. Une troisième devant être plus tragique encore : le Colonel n'eut même pas le temps de s'agenouiller et fut atteint par un gros éclat de bombe qui lui brisa les reins. Il s'effondra sans un soupir, la vie littéralement arrachée par une horrible blessure. Par un hasard miraculeux, le commandant Krack et le capitaine Hansquine n'avalent pas été atteints. Ils se portèrent au secours de leur chef, sous le feu que les avions volant en cercle crachaient de toutes leurs mitrailleuses. Après avoir enroulé autour de lui une toile de tente, ils le déposèrent dans l'unique voiture encore en état de faire la route. On reprit la direction de Belgrade, que le régiment venait d'abandonner par ordre, après avoir subi lui aussi un dernier bombardement meurtrier. Ne pouvant emporter avec eux le corps du Colonel, nos camarades le confieraient aux soins d'une jeune femme d'un admirable dévouement. Elle se chargea de la toilette funèbre et des formalités de l'inhumation. C'est dans la petite pièce sombre où il avait siégé l'après-midi avec son Etat-major, où il avait subi sans vouloir chercher d'autre abri. les premiers bombardements de la journée, que le colonel BEM Deschepper passa la première nuit de l'éternel repos.

C'est là que je le vis pour la dernière fois, le lendemain vers 14 heures, à l'occasion d'une mission vers l'avant. Il était étendu sur une table, enveloppé dans la toile de tente comme dans les plis d'un drapeau. Son fin visage, à la fois aimable et malicieux, n'avait pas changé derrière le scintillement des lunettes intactes. On l'eût dit plongé dans un paisible sommeil. Si l'on a raison d'affirmer que l'expression des traits révèle les derniers sentiments de ceux qui ont une fin violente et brutale, le colonel Deschepper a certainement dû recevoir la mort avec sérénité.
Ce n'est qu'aux premières heures du 13 mai que le commandant Krack put retrouver le régiment et nous apprendre la terrifiante nouvelle : " Le Colonel est mort ! " La rumeur se répandit comme une traînée de poudre et glaça tous nos Chasseurs Ardennais. Ce jour-là, nous avons senti intensément que nous avions perdu un chef, mais aussi un ami.

Un chef.
Ses états de service glorieux l'auréolaient à nos yeux. On connaissait sa magnifique carrière de soldat, la part qu'il avait prise à la guerre 1914-1918, le rôle qu'il avait joué comme chef d'Etat-Major de grandes unités. C'est le 26 mars 1938 qu'il avait été chargé du commandement du 1er Régiment de Chasseurs Ardennais et depuis lors il n'avait plus guère connu le repos. Ç'avait été, d'abord, le rappel de Pâques, puis le Pied de Paix Renforcé en septembre. La mobilisation de son régiment s'était effectuée avec une célérité et une précision extraordinaires. Nul n'a oublié le " mouvement " du Bataillon cycliste exécuté le deuxième jour, ou plutôt la deuxième nuit, entre Humain et la frontière française, à ce moment tous ceux qui avaient l'honneur de servir sous ses ordres comprirent qu'ils avaient à leur tête un hommes aux décisions rapides sachant à merveille ce qu'il avait à faire. Sa connaissance de son métier était étonnante, encore qu'il se gardât soigneusement de s'occuper personnellement des détails. Chacun avait l'impression de compter pour quelque chose à ses yeux et apprenait les limites de ses responsabilités. Tous ses subordonnés, du major au soldat, furent bientôt pénétrés de la conviction qu'il attendait d'eux un travail continu, effectif et raisonné. Rien, cher lui, de pédantesque ni de tatillon. Cependant, rien ne lui échappait. Dans les innombrables affaires qu'il examinait, il découvrait chaque fois celles qui étaient insuffisamment étudiées et il imposait à son collaborateur le soin de les remettre d'urgence en état, se bornant à indiquer sommairement la marche à suivre. Ainsi, il avait contribué à créer un état d'esprit très caractéristique du Chasseur Ardennais de 1940 : chacun savait par lui ce qu'il avait à faire et nul ne se mêlait de ce qui ne le concernait pas. Chaque chose étant à sa place, l'organisation était parfaite et le rendement assuré.

Un ami.
Aux heures de détente, nul ne fut plus communicatif et plus amène. Les officiers du régiment se rappelleront volontiers que, lorsqu'il présidait la table commune, il se plaisait à provoquer des débats les plus animés, se réservant pour sa part d'entretenir la bonne humeur par l'anecdote. Il était d'une gaieté constante, bien que concentrée, aimait les espiègles et les facétieux, poursuivait à fond les mines renfrognées ou contrites. Dans le service, ses préférences allaient visiblement à son rôle de commandant sur le terrain. Les " papiers " dont il déplorait la multiplicité envahissante, l'horripilaient. Il leur consacrait cependant ses trois rapports : celui du matin, celui de midi et celui du soir et il y mettait le temps qu'il fallait. Pour se donner du courage, il allumait sa pipe et écoutait patiemment les explications de ses adjoints, les interrompant seulement quand il découvrait chez eux quelque embarras en face du problème à résoudre. Il était pour les solutions nettes et rapides, comme aussi pour l'es libellés concis et courts.
Dans ses relations avec la troupe, il était d'une extrême bienveillance, mais exigeait une discipline rigoureuse et constante. Habitué des garnisons des grandes villes, il avait considéré, d'abord, comme un mauvais coup du sort sa désignation pour Arlon. Le caractère peu expansif de ses hommes l'étonnait. Mais, très vite, il comprit toute la valeur profonde et sûre des Luxembourgeois et se prit d'affection pour eux et pour leur pays qu'il avait à défendre. Il porta en toutes circonstances le béret vert, s'intéressa aux choses de chez nous, au point de consacrer ses rares moments de loisir, à la lecture d'ouvrages sur notre passé. Il fut aidé en cela par sa très vive curiosité intellectuelle. Il connaissait les philosophes et les historiens, se tenait au courant de la politique internationale et des problèmes économiques. La littérature l'intéressait moins ; seul, le roman régionaliste trouvait grâce à ses yeux. Ses préférences allaient aux récits de la guerre 1914-1918 ; il déclarait volontiers que, l'âge de la retraite venant, il trouverait en eux un moyen de prolonger sa carrière.
Aimant à recueillir sur toutes choses les avis les plus disparates, il était également bien informé et préférait la réflexion à l'enthousiasme. " C'est une opinion " avait-il coutume de dire lorsqu'on défendait devant lui une thèse paradoxale. Un autre eût parlé sans doute de révélation ou d'ineptie.

Lors de l'accord de Munich, il fut visiblement décontenancé. A ses yeux, la guerre était inévitable et à la merci d'un incident. La démarche Chamberlain Daladier lui parut une reculade et un non-sens. C'est la raison pour laquelle il refusa de rentrer à Arlon drapeau et musique en tête comme les autorités civiles le lui proposaient. Il regagna la ville par des chemins détournés et ne prit aucune part aux cérémonies sympathiques de la " fleur au guidon ". " Nous n'avons rien fait de tellement sensationnel, disait-il. Pourquoi s'époumoner et se trémousser quand la guerre est simplement retardée ? Ce n'est pas ainsi que l'on montre sa décision de tenir tête aux Allemands !
Au plus fort des bombardements de Belgrade, que nous dûmes subir sans pouvoir riposter, il disait encore, les dents serrées : " Ils ne l'emporteront pas en Paradis. Leur tour viendra à son heure ! " Cette heure qu'il pressentait, il ne devait plus la connaître. Il tomba lui-même quelques instants plus tard, victime d'une de ces attaques traîtresses, dont il se préoccupait depuis longtemps comme d'une chose dangereuse et insuffisamment prise au sérieux chez nous. Mort au champ d'honneur, le 12 mai 1940, il ignora du moins la capitulation et la captivité. Il eût certainement profondément souffert de l'une et de l'autre. Il était de ceux qui, sous des dehors aimables, sont. d'une pièce du meilleur acier et qui sont marqués d'avance pour le suprême sacrifice.
Soldat de race, Robert Emile Joseph Deschepper - " notre Bob ", comme nous l'appelions entre nous - était né à Gand le 27 juillet 1885. Son père était le futur général qui fut l'un des défenseurs d'Anvers en 1914. Engagé à l'Ecole des Cadets à seize ans jour pour jour, il fut admis à l'Ecole Militaire en qualité d'élève le 28 octobre 1905 et conquit successivement tous ses grades : sous-lieutenant (25 mars 1908), lieutenant (1er juillet 1912), capitaine en second (30 avril 1919). Blessé à l'ennemi, il put prendre part cependant, avec la 8DI, à l'offensive des Flandres de septembre octobre et à la poursuite qui précéda l'armistice du 11 novembre. Sa brillante conduite lui .valut une flatteuse citation à l'ordre du jour de l'armée le 20 janvier 1919.
Devenu adjoint d'Etat-Major le 9 mars 1929, il devait être appelé aux fonctions de chef d'Etat-Major de la 2e division d'infanterie le 26 mars 1929, Dans l'intervalle, il avait obtenu le grade de major (26 décembre 1926). Par la suite, il devait encore être promu lieutenant-colonel (23 mars 1932) et colonel (26 décembre 1936), commander en second la province de Namur et passer finalement à la tête du 1er Régiment de Chasseurs Ardennais, de la place d'Arlon et de la province de Luxembourg.
La mobilisation de son unité en août 1939 fut une nouvelle fois une réussite puisque, dès les premiers jours et dans des opérations difficiles, il eut à assumer la mise en état de défense d'un vaste territoire. Il organisa les positions de la frontière, de la Rulles, de Neufchâteau et de l'Ourthe. Il sut obtenir plusieurs modifications importantes au plan primitif, ce qui permit à son régiment, disposé sur un front de 40 kilomètres et sur une profondeur de plus de 100, de se reformer dès la soirée du 10 mai, après avoir accompli toutes ses missions de destruction et de résistance, malgré la surprise, malgré la descente de troupes ennemies dans la région de Nives Witry, sur les arrières de nos lignes. Il conduisit encore la retraite derrière la Meuse par Ocquier et par Huy. C'est au moment où il se préparait à assumer un rôle de coordination important qu'il fut frappé à jamais.
La Belgique a perdu en lui un de ses bons serviteurs, un homme qui consacra toute sa vie à sa défense et à sa grandeur. De tous ses anciens compagnons d'armes, aucun ne l'a oublié. Puissent ces quelques lignes servir sa haute mémoire et souligner par les fils d'Ardenne la valeur exemplaire de sa vie et de sa mort au champ des héros.

Marcel Bourguignon


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