UN CHASSEUR ARDENNAIS : AIME MARIONI
A CONNU BERGEN - BELSEN


Monsieur le Colonel,

" Je suis la femme d'un ancien combattant 40-45, Aimé Marioni de Halanzy. Il participa à la campagne de 40 au 1er Régiment de Chasseurs Ardennais. Il fut fait prisonnier et avec ses camarades, fut dirigé en colonne vers le camp de Brasschaat ; il réussit à s'évader ; repris dans la région de Dinant, il s'évada à nouveau et parvint à rentrer dans son foyer. Par la suite, avec son camarade Albert Blondin, officier des Chasseurs Ardennais, il fit de la résistance. Dénoncé par un mauvais Belge, il fut emprisonné à Arlon, puis à St Léonard à Liège pour connaître ensuite le calvaire de camps de concentration de Buchenwald, Dora, et enfin termina au camp d'extermination de Bergen-Belsen… Il fut retrouvé parmi les cadavres et les mourants par les troupes anglaises qui libérèrent le camp le 15 avril 1945 ".

Ainsi nous écrivait le 17 décembre 1984 Madame Marioni, à l'insu de son mari ! Elle avait lu, dans l'Avenir du Luxembourg du 3 novembre, un article de J-P Monhonval rentrant de Bergen où séjournait la 7e Brigade. Elle demandait si nous avions des photos du camp de Belsen, et si… il était possible d'encore s'y rendre.

Le vœu de Madame Marioni fut exaucé. Grâce au 1ChA et au 13e de Ligne, le transport et l'hébergement du couple furent assurés et Aimé Marioni se retrouva, quarante ans après l'avoir quitté, dans l'enceinte du camp de Bergen-Belsen. Une photo de presse le montre lors de ce pèlerinage entouré du Lieutenant-colonel Jean Van Lierde, du Capitaine-commandant Gérard Van den Meerssche, du Major Bob Geers, de l'Aumônier Joseph Denne et du Lieutenant Yvon Michel - aujourd'hui Colonel BEM à l'EMG à Bruxelles.


Aimé Marioni a accepté d'écrire pour nous sa vie de Chasseur Ardennais, de résistant et de concentrationnaire.



Un récit de Chasseur Ardennais

De Halanzy à Bergen-Belsen

par Aimé Marioni

Des Belges ont survécu au terrible camp de Bergen-Belsen. Très peu sont encore là aujourd'hui pour nous en parler. Aimé Marioni, ancien du 1ChA, a accepté de nous écrire sa terrible expérience. Nous savons que le rassemblement et l'écriture de ses souvenirs lui ont coûté beaucoup de temps et de tension. Qu'il nous pardonne notre insistance: son récit nous a bouleversé et l'émotion qu'il dégage et va s'amplifiant au fil des pages fera partie de la mémoire de notre pays. Qu'Aimé Marioni accepte ici l'expression de toute notre gratitude.

Je suis né à Halanzy le 15 août 1912 de grands-parents paternels suisses et de parents belges. Ecoles à Halanzy avec cours de musique chez le curé du village puis académie de peinture à Arlon. Ecole de peinture à Charleroi dès 17 ans, avec premier prix, et service militaire au 10e Régiment de Ligne à Arlon début octobre 1933 - le régiment venait de changer son nom en Régiment de Chasseurs Ardennais.

Nous avons reçu le béret vert sans la moindre cérémonie en février 1934 pour l'enterrement du Roi Albert. Après la cérémonie, nous avons défilé dans les rues de Bruxelles; comme c'était la première fois que nous portions le fameux béret vert, nous avons été acclamés par la foule qui scandait: vive les Chasseurs Alpins français !

Après le service militaire, je me suis remis à la peinture. Vint la première mobilisation de 1938: nous fûmes envoyés "garder la frontière" à Wanlin-sur-Lesse pour quelques jours puis renvoyés dans nos foyers. En 1939, alors que j'effectuais une période de rappel et me trouvais au champ de tir de Lagland, on nous a fait rentrer à la caserne: c'était la mobilisation générale. Départ de nuit pour les cantonnements: Habaru, puis Nivelet, puis Radelange où nous sommes restés un mois, le corps de garde dans un café, chez la "grande Léonie". J'y étais chef de poste avec deux fusils-mitrailleurs, dont l'un sur le pont de la Sûre. Un jour, on nous a relevés et envoyés dans la région de Bastogne: Hollange, Burnon, Chaumont, Hompré. A Hollange, dans la 3e compagnie du 1ChA, commandée par le Cdt Looz, nous avons placé des mines antichars dans une grande prairie. C'est alors que deux camarades, Gueben et Hollay, qui rentraient de nuit par un raccourci, ont été tués, déchiquetés par une mine.

C'est dans cette région de Bastogne que notre compagnie se trouvait lors de l'invasion allemande; il y eut des accrochages avec des parachutistes et des stukas nous ont mitraillés. Repli vers Namur, bombardements et mitraillages à Belgrade, le Colonel BEM Deschepper tué ainsi que de nombreux camarades. Le commandant de la compagnie resta à Poperinge comme commandant de place ! Nous fûmes répartis dans les 1e et 2e compagnies. Je tombai pour ma part dans la 2e du Cdt Pirnay. Ça, c'était un brave ! Nous sommes arrivés sur la Lys où nous nous sommes très bien défendus, avec beaucoup de pertes en hommes, mais nous en avons provoqué beaucoup plus chez l'ennemi. Nous étions complètement débordés et écrasés lorsque le Roi a décidé la capitulation. Ce furent pour nous des moments très durs et très pénibles lorsqu'il a fallu remettre nos armes à l'ennemi. Ils n'ont pas eu mon fusil car je l'ai jeté dans une fosse à purin avant de devoir le rendre. Le vainqueur vint alors nous rassembler en colonnes pour nous envoyer en Allemagne. Nous avons ainsi marché des jours et des nuits pour arriver au lieu de rassemblement général: Brasschaat.

A quelques centaines de mètres du camp, avec deux camarades, nous nous sommes évadés. Nous avons trouvé des vêtements civils chez des habitants de Schilde et, à pied, nous sommes partis vers le sud du pays. A Dinant: impossible de passer la Meuse; les ponts sont détruits. Nous renseignant sur un point de passage, un monsieur d'apparence très correcte nous dit de le suivre et il nous a tout simplement conduits chez les boches. Interrogés par les Allemands pour savoir si nous étions militaires, nous avons tout d'abord nié en disant que nous étions étudiants, mais comme ils menaçaient de nous fusiller si nous étions reconnus militaires, mes deux camarades ont pris peur et ils ont avoué.

On nous a donc conduits à la prison de Dinant et quelques jours après, un camion nous a pris pour nous conduire en Allemagne. Pendant la nuit, dans un grand parc entre Eupen et Montjoie, j'ai convaincu mes deux camarades et nous avons réussi un deuxième évasion. A pied, d'étape en étape, nous sommes arrivés près d'Arlon où nous avons appris que nos familles se trouvaient chez des fermiers dans un petit village, évacués de force à cause de la Ligne Maginot. J'ai donc retrouvé mes parents tout heureux de me revoir.

Rentrés chez nous après quelques jours, nous trouvons notre maison complètement pillée par les boches et certains civils. Avec mes parents, nous avons remis de l'ordre comme nous le pouvions et recommencé à travailler.

Petit à petit, les gens sont rentrés d'évacuation et le village s'est repeuplé. J'ai retrouvé des camarades et nous avons repris nos activités. Nous avons recherché les Chasseurs Ardennais rescapés, nous avons monté une troupe de théâtre et donné des soirées pour trouver de l'argent destinés à envoyer des colis à ceux du village qui étaient prisonniers en Allemagne.

En même temps, avec mon camarade le Capitaine-commandant Albert Blondin, nous avons créé des groupes de résistance reliés à ce qui allait devenir l'AS où à d'autres mouvements de résistance. Nous fabriquions de fausses cartes d'identité ou de travail pour les évadés et les réfractaires au travail obligatoire et nous leur fournissions des timbres de ravitaillement. Avec l'aide d'un vieux curé, l'abbé Ley, déjà résistant à l'autre guerre, nous placions les réfractaires luxembourgeois dans les fermes des alentours. L'abbé était lui-même luxembourgeois et il fut lui aussi arrêté par l'ennemi. Nous fournissions des renseignement s sur les troupes allemandes et tout marchait très bien.

Hélas, un jour, le 8 février 1944, alors que je travaillais avec mon père dans une maison située près de la frontière française, la Gestapo est venue me cueillir; j'avais été dénoncé.

Tout d'abord: prison d'Arlon, seul en cellule, régime carcéral très sévère, interrogatoires. Après une quinzaine de jours, on me conduisit à la prison St Léonard à Liège; quatre par cellule; certains avaient été arrêtés pour résistance, d'autres pour marché noir ! J'ai trouvé là un vieux professeur de l'Université de Liège qui avait déjà été incarcéré pour résistance et même condamné à mort en 1914-1948. Il m'avait pris en affection et me mettait en garde contre certains détenus. Il a subi des interrogatoires terribles avec matraquages de toutes les parties du corps; je le soignais de mon mieux. Il est resté jusqu'au bout à la prison de Liège et de nouveau condamné à mort. La libération du pays l'a sauvé.

Pour moi, après quelque temps à St Léonard, je fus conduit à la citadelle, et puis un jour, grand branle-bas, on nous embarqua dans un train, entassés dans des wagons à bestiaux, en direction de l'Allemagne. Ce voyage dura quelques jours, sans vivres, sans rien, que des coups de bâtons des SS, et nous arrivâmes à Weimar. Un comité d'accueil composés de Kapos et de SS armés de gourdins, avec des chiens féroces nous attendait: descente des wagons à grands coups de matraques et de morsures de chiens; c'était quelque chose de terrible. Nous étions arrivés à Buchenwald.

Tout d'abord, la vision des détenus squelettiques nous glaça d'effroi; les hurlements des gardiens et les coups qui pleuvaient de partout… nous étions des animaux perdus et craignant le pire. On nous fit passer la première nuit sur de la paille dans un grand bloc et dès le matin, ce fut le commencement de notre vie de bagnard: rassemblements, appels, désinfection; on nous remit tout d'abord un vieux costume et des claquettes comme chaussures, puis on nous donna à chacun un numéro matricule; nous n'avions plus de nom, rien qu'un numéro, c'était la quarantaine. Toutes la journée des appels, des rassemblements, même sous la neige, on nous apprenait à saluer: Mützen ab, Mützen auf, nous devions apprendre notre numéro par cœur en allemand.

Comme nourriture: une tranche de pain, un bol de soupe - si on peut appeler cela de la soupe. Toute la journée se passait en différentes corvées: porter des bidons, aller à la carrière et revenir avec une pierre sur l'épaule, saluer dès que l'on rencontrait un SS, il fallait toujours être là au moindre coup de sifflet. Ce régime dura quelques semaines, puis on nous embarqua à destination de Dora. Avant de quitter Buchenwald, nous avons reçu notre costume de bagnard, rayé avec triangle rouge c'est-à-dire prisonnier politique et nous avons dû coudre deux fois nos numéros matricules: un au veston, l'autre au pantalon.

Nous arrivons à Dora, le camp de la mort, et aux deux commandos: Ellerich et Harzungen; je les ai connus tous les trois; c'était le même régime, mais la discipline était quand même plus dure à Ellerich; le chef de camp était une véritable brute qui aimait à faire souffrir et à torturer les hommes. Pour le travail, c'était partout le même: dans les fameux tunnels de Dora où étaient les armes secrètes de Hitler, les fameuses fusées V1 et V2 qui devaient détruire l'Angleterre et toutes les forces alliées. Notre travail consistait à creuser d'immenses galeries sous les montagnes du Harz. C'était un travail épuisant: une semaine de jour, une semaine de nuit. Nous creusions des trous dans la roche au moyen de foreuses à air, ensuite nous placions des bâtons de dynamite et nous faisions sauter. Nous chargions alors toute cette ferraille dans des wagonnets, tout cela sous l'œil vigilant des Kapos et des Meisters qui nous cravachaient pour nous faire travailler plus vite; c'était vraiment du travail de forçat. La poussière que dégageait le travail de forage nous rendait semblables à des fantômes tout blancs et nous brûlait les poumons.

J'en ai vu mourir des camarades, de ces braves camarades, qui après tant d'épreuves déchirantes, ont laissé leur vie dans ces lieux maudits. Une nuit, on nous avait fait changer de galerie pour faire sauter des mines; un camarade français, qui habitait la région de Lourdes, était occupé à me dire qu'il aurait voulu être chez lui pour la Noël quand tout à coup, sous le coup de détonation des mines, une pierre se détacha de la voûte et vint lui broyer le crâne. Il s'appelait Abraham Gaioni. C'était un très bon camarade. Le tunnel en avait tué une de plus.

Un jour, on détacha une équipe, dont je fis partie, pour nettoyer la montagne sous laquelle se trouvait le tunnel ; il fallait faire tomber les pierres qui ne tenaient plus, au moyen d'un pic. C'était à une soixantaine de mètres de hauteur et nous étions liés, par deux, à un piquet, de façon à ne pas tomber dans le vide en travaillant. Mon camarade de travail était un Bruxellois, André Herman. Comme il connaissait un peu la langue allemande, le "meister" qui nous commandait s'adressait à lui pour nous donner des ordres et discutait parfois avec lui tandis que je continuais mon travail.

Tout à coup, je compris qu'il disait à l'Allemand que l'Allemagne était "kaput"… J'ai eu bien peur car les yeux du boche devinrent flamboyants et il se mit à hurler comme une bête fauve. Je témoignai que je n'avais rien entendu, ce qui poussa l'Allemand à sortir un grand couteau et à nous menacer de couper notre corde, nous envoyant ainsi dans le vide. Mon ami pleurait et suppliait, invoquant ses deux petits enfants. Je me taisais, gardais mon calme et continuais à travailler, refusant de montrer ma peur. Je croyais quand même bien que nous allions y passer et grommelais à mon camarade : " sois calme, ne le regarde plus, ne lui réponds plus, et si tu es croyant, fais ton acte de contrition ".Comme par miracle, le coup de sifflet de fin de travail et de retour au camp retentit : tout s'arrangea. Mon ami avait été très marqué par cette scène et n'en revenait pas de la façon dont j'avais pu garder mon calme. Peu de temps après, il perdit la raison au point d'être renvoyé à Buchenwald où j'appris qu'il était mort.

Le lendemain, nous reprenions le travail dans le tunnel : travailler, toujours plus, avec très peu de nourriture dans l'estomac et les coups qui pleuvaient. En rentrant au camp le soir, il fallait encore subir les appels qui duraient parfois très longtemps, qu'il pleuve ou qu'il neige, il fallait rester debout à l'appel.

Un soir d'hiver, alors que nous partions travailler de nuit dans les tunnels de Dora - il nous fallait, pour y arriver, faire cinq kilomètres à pied - nous marchions en rangs de cinq, nous donnant le bras, sans se quitter, surveillés et encadrés par des kapos qui marchaient à nos côtés avec des bâtons, et s'éclairant de lampes à carbure. Il fallait marcher assez vite, toujours à la même allure, et au moindre ralentissement, les coups pleuvaient. Un Russe trébuche et vient se placer juste devant moi. Comme je le poussais pour qu'il reprenne sa place, le kapo a cru que c'était moi qui voulais quitter et il me lança sa lampe de mineur en pleine figure. J'étais à moitié assommé, le front ouvert, l'arcade sourcilière fendue, faisant mon possible, aidé de deux camarades, pour ne pas tomber, sous peine d'être bourré de coups et achevé. Le sang me coulait sur tout le visage, mais je réussis à tenir le coup et à arriver au tunnel. C'est dans un piteux état que j'ai dû travailler toute la nuit dans la poussière et sans être soigné, pas même un mouchoir ou un chiffon pour étancher le sang qui coulait de mes blessures ; rien ; rien. J'étais une véritable épave.

Le lendemain, en rentrant au camp, après l'appel, le docteur français qui était là m'a lavé la figure et désinfecté comme il a pu ; il n'avait même pas un pansement à me coller sur les plaies, et par miracle, j'en ai réchappé. Pendant plusieurs années qui suivaient mon retour, à la date des faits, mon œil devenait tout rouge ; maintenant, c'est terminé.

Un matin d'hiver, sous un froid cinglant, nous étions en rangs, prêts à partir au travail dans les tunnels de Dora, et voilà qu'on recommence à nous compter et nous recompter, ça n'en finissait pas, on fit même venir tous les chefs de bloc et leur secrétaire avec la liste de leurs hommes. Il semblait manquer un homme dans nos rangs ; ça durait et ça discutait en hurlant comme les Allemands savent le faire. Quand tout à coup, voilà un malheureux détenu qui accourt vers nous en haletant : il s'était rendu à l'infirmerie pour se faire soigner, mais là, on l'avait renvoyé au travail. Le malheureux ! Quand il est arrivé près de nous, tous les kapos se ruèrent sur lui à coups de poings, de pied, de matraque, jusqu'à ce qu'il s'écroule comme une masse informe. On voulut l'obliger à se relever, mais il était déjà à moitié mort. Ils allèrent alors chercher des seaux d'eau glacée et les vidèrent sur lui. Il faisait tellement froid que l'eau se congelait immédiatement sur ce malheureux. Lorsque nous dûmes passer devant lui pour nous rendre à notre travail, il ressemblait à une statue de glace. Un immense frisson secoua tout mon être ; les sanglots faisaient battre mon cœur et une prière impure monta à ma tête : Seigneur, ne leur pardonnez pas, ils savent ce qu'ils font.

Un autre soir d'hiver, rentrant du travail, alors qu'il neigeait en abondance, on nous fit mettre tout nus sur la place d'appel et rester dans le froid et la neige. Toute ma vie, je me souviendrai de cette scène : on voyait la neige s'amonceler sur les épaules de chacun, nous grelottions de froid et nous nous disions, mon camarade Albert Blondin et moi, blottis l'un contre l'autre : si on en réchappe, nous sommes des durs. Beaucoup sont morts ce soir-là. Il fallait ensuite passer à la désinfection, plonger dans une grande cuve remplie d'eau froide et contenant un désinfectant. On nous remettait ensuite des vêtements mouillés pour rentrer dans notre bloc.

Nous n'avions aucune nouvelle de l'extérieur, de nos familles, de nos amis ; aucun colis, rien, rien. Nous étions tout heureux lorsque nous voyions passer des avions alliés qui venaient bombarder les villes allemandes ; ça nous réchauffait le cœur quand nous entendions tomber les bombes ; ça nous redonnait espoir.

Un jour, grand branle-bas dans le camp ; les kapos, les dirigeants, chefs de blocs, chefs de camp et militaires, couraient dans tous les sens : nous partions. C'était l'évacuation du camp. On nous dirigea vers la gare la plus proche où des wagons à bestiaux nous attendaient, et à coups de poings, de pieds et de matraque, on nous entassa dans les wagons : 120 à 130 par wagon, collés les uns aux autres, nous allions subir un véritable calvaire pendant une huitaine de jours. Sans vivres, sans boissons, ce fut un voyage hallucinant. Français, Belges, Polonais et autres, tous criaient : " du pain, de l'eau - davaie cleba, dawaie wodi, etc. ". Ce que nous recevions, c'étaient des coups de bâtons. Tous les jours, il y avait des morts que l'on jetait sur le ballast à chaque arrêt. Un camarade de Châtelet, Albert Detienne, qui réclamait de la nourriture et criait sur les gardiens, fut abattu à l mitraillette en même temps que des Polonais qui eux aussi réclamaient à manger. Nous étions complètement déstabilisés et anéantis. Nous ne savions pas où nous allions ni ce que nous allions devenir. Rien, rien. On ne voyait pas où nous étions ; c'étaient des wagons fermés ; c'était toujours la nuit. L'atmosphère était pestilentielle. Les Polonais priaient et chantaient des cantiques ; les autres étaient amorphes. Nous croyions tous, à la vue des cadavres qui s'amoncelaient dans le wagon, que notre dernière heure était venue. Et puis un jour, le train s'arrêta ; on nous fit descendre à grands coups de bâton. Celui qui ne pouvait plus marcher était abattu d'une balle dans la tête.

Nous partîmes en une colonne bien diminuée, car il y en avait eu des morts au cours de ce voyage. Nous marchions comme des automates sans savoir où nous allions, essayant de rester debout, véritables loques humaines. La colonne fut scindée en deux : une partie aboutit dans une ancienne caserne SS désaffectée, l'autre, dont j'étais - ce fut pour nous une véritable catastrophe, dans le camp de concentration de Bergen-Belsen.

Nous y fûmes reçus par des kapos sanguinaires : coups de bâton, de poing, de pied, alors que nous ne tenions déjà plus sur nos jambes. Et quel spectacle : des morts partout sur le camp, certains entassés les uns sur les autres, d'autres étaient étendus sur la surface du camp.

On nous fit entrer dans une baraque qui était déjà surpeuplée, et toujours des coups, des hurlements : un véritable enfer. C'est inimaginable et indescriptible ; et toujours pas de nourriture et même pas un peu d'eau. Nous avons passé une première nuit atroce, couchés les uns sur les autres, des cris et des supplications venant de partout. Mon Dieu, quel calvaire nous avons vécu !

Le lendemain, on nous fit traîner des cadavres, à quatre, chacun avec une corde, une liée aux poignets, l'autre aux pieds de nos malheureux camarades, et nous les jetions dans d'immenses charniers. Du matin au soir, c'était pour nous le même travail. Bien souvent, des camarades de travail tombaient morts à nos côtés et au lieu de quatre, nous n'étions plus que deux, et il fallait continuer pour ne pas être matraqués. Le soir, nous avons reçu un peu d'eau et de fromage blanc. La nuit, nous dormions sur la terre ou sur les cadavres à côté du bloc. Le lendemain, il fallait recommencer le même travail.

Enfin, le 15 avril arriva, une pointe avancée des troupes anglaises arriva nous libérer. Ils n'en croyaient pas leurs yeux, ces militaires, en voyant pareil spectacle : des morts partout et des êtres décharnés, hébétés, qui les regardaient avec de grands yeux vides, se demandant si c'était bien vrai. Ils nous haranguèrent en français et en anglais pour nous faire part de leur désarroi. Ils ne s'attendaient pas à trouver un tel spectacle. Immédiatement, ils se mirent au travail pour nettoyer et désinfecter les baraques vides et à nous y installer : Français et Belges dans la même baraque. Ils nous soignèrent de leur mieux.

Malheureusement, ils n'avaient pas les médicaments adéquats pour nous soigner et la mort continuait à faire des ravages. Tous mes pauvres camarades disparaissaient les uns après les autres, le typhus régnait en maître.

J'ai assisté à l'arrestation du chef de ce camp, le fameux Kramer, lorsque les Anglais le découvrirent caché dans un vieux frigo. Ils le firent, en le protégeant, passer devant nous et descendre dans les charniers où étaient entassés les cadavres de nos malheureux camarades, et où maintenant, c'étaient les boches qui devaient achever le travail qu'on nous obligeait à faire : ramasser et déverser les cadavres de camarades dans les charniers. Il en restait plusieurs milliers étendus dans le camp.

Après nous avoir libérés, nos libérateurs, qui n'étaient qu'une pointe avancée de l'armée anglaise, n'ayant pas d'hommes pour mettre dans les miradors pour surveiller le camp, durent y laisser les Roumains et les Hongrois qui s'y trouvaient au service des Allemands, pendant quelques jours encore. Ces bandits nous tiraient encore dessus et ont encore tué de nos camarades après la libération du camp.

Lorsque les Anglais furent un peu organisés, ils firent venir les habitants de la région, notables en tête. Ils les firent défiler devant nous pour leur montrer le spectacle des squelettes ambulants que leurs confrères avaient faits de nous. Ils les obligèrent à nous regarder et à contempler les milliers de cadavres qui se trouvaient dans ce fameux camp de la mort. Ils se bouchaient le nez et pleuraient devant ce triste tableau. Certains voulaient même s'enfuir, mais les Anglais les en empêchaient.

Pour terminer, nous avons assisté à l'incendie du camp. Pour enrayer l'épidémie de typhus, les Anglais ont tout brûlé : baraques et tout ce qu'il y avait dedans.

Ce ne fut qu'un mois après la libération du camp que les quelques survivants que nous étions purent regagner leurs foyers. Après être passés par la Croix-Rouge de Mol où on nous désinfecta à fond et où on nous donna les premiers soins nécessaires, on nous mit coucher dans un bon lit. Le lendemain, une auto était là pour nous reconduire chez nous.

J'avais comme compagnon de voyage mon ami Edgard Jaminet de Florenville, sergent au 1er Régiment de Chasseurs Ardennais, d'ailleurs décédé quelque temps après son retour au pays. Nous étions tous deux dans le même état squelettique. Comme il habitait Florenville, c'est chez lui que notre chauffeur nous conduisit d'abord ; lorsque son épouse arriva vers nous, elle nous regarda avec de grands yeux pour voir lequel des deux était son mari… Nous n'avions plus que la peau sur les os, tous deux dans le même état, il était très difficile de nous distinguer.

J'avais pu téléphoner de Florenville, ce qui fit que, dès mon arrivée à Halanzy, tous les habitants du village étaient devant chez moi. Aussitôt qu'ils me virent, ce furent de grands cris de joie et des pleurs. Mes parents non plus ne me reconnaissaient pas. Lorsque mon père me vit, il s'écria : " mais c'est mon gamin ! " et il me prit dans ses bras ; ma mère fit de même ; leur peine était très grande de me voir dans un pareil état. Le docteur Claisse arriva et lui aussi se mit à pleurer en voyant mon état physique.

Lorsque je vis pleurer le docteur, ça me fit très mal ; je me suis dit : cette fois, c'est bien fini ; je n'en ai plus pour très longtemps à vivre. Mais j'étais très heureux de revoir mes parents, ma maison, mes amis, enfin, tout ce qui m'était cher. Mon brave docteur m'a tellement bien soigné. Tous les jours, il était là ; mais il en avait du mal pour faire ses piqûres ! Il en a cassé des aiguilles pour trouer cette peau dure qui collait aux os. Enfin, par son courage et sa volonté, il m'a sauvé. Il en était très fier ; c'était un bien brave homme. Il est mort depuis quelques années déjà et je pense encore bien souvent à lui.

Et tout doucement, après de longs mois de repos, j'ai réussi à redevenir un homme. Tous doucement, j'ai recommencé à travailler et après quelques années, je me suis marié. J'ai une épouse très gentille, qui me soigne très bien et je suis très heureux avec elle. Mais que j'en ai passé des visites chez des docteurs et dans des hôpitaux. Mon cœur était très usé et il fallait essayer de l'aider à fonctionner, opérations diverses, médicaments, etc. Enfin, avec beaucoup de chance, j'ai réussi à tenir le coup.

De tous mes camarades de captivité, il en reste très peu. Il y a quelques mois, je viens de perdre mon meilleur camarade de résistance et de captivité : le Capitaine-commandant Albert Blondin, avec qui j'avais travaillé depuis le début de la guerre. Nous étions comme deux frères. Son décès m'a fait très mal et j'en ai beaucoup souffert. Il avait eu la chance, en fin de captivité, de ne pas venir à Belsen. Avec un autre groupe, il fut dirigé dans une autre direction ; ils étaient à pied et, avec quelques camarades, ils ont réussi à s'évader en cours de route. Il est rentré à Halanzy presque un mois avant moi.

Aimé Marioni


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